LE DÉVELOPPEMENT D'UNE PÂTE CÉRAMIQUE – Argiles locales et rebuts céramiques – partie I

J'avais vraiment hâte de commencer mes expérimentations avec de l'argile québécoise... Les pâtes et barbotines que j'utilise actuellement ne contiennent malheureusement pas d'argile d'ici. Il faut savoir que présentement, sur le marché, il n'existe qu'une seule pâte céramique qui contienne des matières québécoises, soit du schiste gaspésien : toutes les pâtes céramiques commerciales, sont en fait composées de plusieurs matières premières qui viennent d'un peu partout dans le monde... et la traçabilité des matériaux n'est vraiment pas chose facile!

Il m'arrive souvent de parler d'argile, quand en fait je devrais dire pâte céramique : comme ici la distinction est importante, je vais tente de faire attention ;) Mais sachez que chez les céramistes, nous parlons généralement d'argile, qu'il s'agisse d'une pâte commerciale ou d'une argile locale. À ce propos, je parle le plus souvent d'argile locale, mais certains disent argile sauvage (de l'anglais Wild Clay).

Le terme le plus exact, pour désigner l'argile du Québec serait sûrement argile commune. Dans tous les cas, on veut simplement désigner une argile qui s'est formé naturellement par la décomposition de la roche (processus qui se produit sur plusieurs milliers, voire millions d'années), et qu'on peut retrouver tel quel dans la nature. Les argiles communes se trouvent en abondance.

Les argiles québécoises

Il existe deux types d'argiles : les argiles primaires, qui se forment sur le lieu même de la décomposition du feldspath, comme le kaolin, et les argiles secondaires, ou sédimentaires. Ces dernières sont transportées par l'eau et se déposent ailleurs, ramassant ainsi des impuretés en cours de route. Les argiles que nous retrouvons au Québec sont des argiles secondaires sauf quelques rares exceptions. Il s'agit majoritairement d'argiles communes dont le point de fusion est bas (1000 à 1100 degrés Celsius) en raison de leur faible teneur en alumine, et de leur teneur élevée en alcalis et en fer, qui agit également comme fondant. À cause de ce dernier, les argiles communes sont de couleurs variées à l'état naturel (gris, vert, rouge, brun...).

J'ai donc amorcé mes recherches sur les argiles locales par plusieurs lectures dont quelques unes sur l'histoire de la céramique au Québec, pour en savoir davantage sur la façon dont nos ancêtres travaillaient la matière, et où s'approvisionnaient les potiers de la ville de Québec à l'époque.

À la Poterie Bell (1846-1932), on créait des céramiques utilitaires avec de l'argile rouge prélevée sur les terres de la famille près de la rivière Saint-Charles. À la Poterie des Dion (1854-1918), on préparait l'argile comme suit :

"On préparait la pâte en mettant deux voyages de terre commune ou terre bleue, de la terre à brique, dans de la glaise fine. Il fallait en proportion, cinq voyages de terre forte. Des deux terres mariées ensemble cuisaient rouge. Notre meilleure terre glaise aurait été trop cassante". Arthur Deschesne, potier à la poterie Dion. (La poterie et la céramique au Québec, J. Blais, 2009)

Bien que l'utilisation d'argile locale étaient autrefois répandue, l'importation de matières premières se faisait déjà il y a fort longtemps : en raison de la fragilité des pièces produites en terre cuite, on se tourne au 19e siècle vers le grès qui est déjà utilisé en Angleterre et aux États-Unis car il se solidifie mieux (La poterie et la céramique au Québec, J. Blais, 2009).

Dans les débuts de Céramique de Beauce (1940-1989), on utilisait de l'argile extraite près de la rivière Calway, avant de passer à la terre blanche au début des années cinquante.

Le livre Matériaux du céramiste québécois est sans aucun doute LA référence sur les argiles et autres matériaux céramiques du Québec.

Où trouver de l'argile locale

L'argile commune se retrouve souvent au creux des montagnes, près des cours d'eau, sur les grèves... Il est possible d'avoir accès aux cartes pédologiques du Québec afin de savoir où précisément se situent les dépôts argileux.
Par contre, je tiens à préciser ici qu'on ne peut pas décider tout bonnement de prélever de l'argile n'importe où, n'importe comment : il existe des lois, dont la loi sur les mines au Québec, qui vient réglementer ce que nous pouvons et ne pouvons pas prélever dans le sol. J'ai difficilement passé à travers la lecture de cette dernière, et elle m'a laissé avec plusieurs points d'interrogations. Et je n'ai toujours pas toutes les réponses aujourd'hui.
Toutefois, après avoir discuté avec des collègues céramistes, il semblerait que l'utilisation d'argile provenant de travaux d'excavation serait la façon la plus facile de s'approvisionner en toute légalité.
Par exemple, une collègue artisane qui habite à quelques rues de chez moi faisait des travaux d'excavation chez elle l'été dernier et elle a eu la gentillesse de m'inviter à venir prélever de l'argile pour mes recherches...! C'est ainsi que j'ai pu mettre la main sur plusieurs kilos d'une argile on ne peut plus locale! J'ai vraiment eu de la chance...

La préparation de l'argile

L'argile fraîchement récoltée peut être déjà très plastique, et sembler ne pas contenir trop d'impuretés, surtout si elle a été extraite assez profondément dans le sol. Malgré tout, je ne cuirais pas une argile qui n'a pas été tamisée au préalable. Je l'ai presque fait, mais je suis contente de m'être abstenue car en réfléchissant bien, on ne sait pas exactement ce qu'elle peut contenir... Et qui sait comment de minuscules cailloux pourraient réagir sous la chaleur du four? Bref, un four à céramique étant un équipement dispendieux qui m'est indispensable, je n'avais pas envie de l'abîmer pour une expérience... J'ai donc choisi d'être prudente et j'ai pris le temps de préparer mon argile correctement au préalable.

À mon avis, la façon la plus facile de préparer son argile consiste, dans un premier temps, à la transformer barbotine. Pour ce faire, il s'agit de faire sécher l'argile en la découpant en petits morceaux et en la laissant à l'air libre pendant plusieurs jours. Le vent et le soleil peuvent naturellement accélérer le processus. Ensuite, il faut la réhydrater en la déposant dans une chaudière et en la recouvrant d'eau. Quelques heures peuvent suffire à défaire les grumeaux. Puis, après avoir bien mélangé avec un mélangeur électrique (un mélangeur à peinture monté sur une perceuse), je tamise la barbotine à travers un tamis de cuisine, puis un tamis 40 mailles. Plus la barbotine est épaisse, plus elle sera difficile à tamiser.

L'argile de Limoilou avait une très belle texture et très peu d'impuretés, donc j'ai mis la barbotine sur un plâtre pour la faire raffermir. L'argile de Kamouraska contenait davantage de sable. J'en ai conservé une petite quantité tamisée à 40 mailles, mais j'ai tamisé le reste au tamis 100 mailles. J'ai fait durcir une petite quantité de chacune.
Je dois avouer que la tâche a quand même été bien salissante et a nécessité beaucoup d'eau pour tout nettoyer. À l'avenir, c'est le genre de chose que j'essaierai de faire dehors en été! Dès que les argiles ont été suffisamment raffermies, j'ai pétri une petite quantité de chacune pour les tester au tournage...
L'argile de Limoilou était parfaite tel quel. L'argile de Kamouraska à 40 mailles était un peu dure sur les mains car il restait pas mal de sable : je crois que ç'aurait été parfait pour du façonnage par contre! Tamisée à 100 mailles, elle était un vrai charme à tourner... Je n'ai pas conservé ces tests, car je n'avais à ce moment aucune idée de la température de cuisson de ces argiles. C'était vraiment pour satisfaire ma curiosité et je n'ai pas été déçue! Quel plaisir de tourner pour la première fois de l'argile de chez nous...!

Les premiers tests d'argile locale 

J'avais donc 2 argiles différentes en main pour me lancer dans mes premières expérimentations : l'une de Kamouraska et l'autre de Limoilou. Comme je l'ai mentionné plus haut, l'argile commune aurait un point de fusion plutôt bas. J'ai donc décidé, comme pour mon laboratoire quadraxial, de tester la cuisson à cône 04, à cône 2 et à cône 6.

Mais juste avant, j'ai décidé de faire un petit test en les utilisant comme engobe sur un grès blanc qui serait cuit à cône 6. À titre comparatif, j'ai décidé d'en profiter pour tester l'Albany Slip en engobe (cette matière est discontinuée mais j'en ai récupéré une grosse chaudière dans une vente d'atelier). Il s'agit d'une argile autrefois extraite à Alabany, dans l'état de New York, qui a été énormément utilisé par les céramistes pendant des décennies. J'ai aussi testé une autre matière commerciale, la Redart, une faïence rouge, celle-ci extraite en Pensylvanie. Enfin, j'avais un petit échantillon d'argile de la Côte Nord prélevée il y a plusieurs années que j'ai aussi décidé de tester. J'ai comparé les application d'une couche (à gauche), 2 couches (au centre) et 3 couches (à droite).

On peut constater que la coloration de chacune de ces argiles est très différente, sauf l'argile de Kamouraska (2e à partir du bas) qui est plutôt semblable à la Redart (au bas). De plus, on peut noter que les engobes tendent à vitrifier à cause de leur surface brillante.

J'ai parlé de la façon d'évaluer le taux d'absorption dans une publication précédente. Pour le retrait, je trace une ligne de 10 cm dans la plaque l'argile molle, et je la mesure à nouveau après cuisson : je peux ainsi calculer le taux de retrait. Je pourrais aussi noter le retrait au séchage.


Pour ce qui est du gauchissement, je fais simplement cuire les échantillons sur des piliers. Si la plaque gauchit légèrement, c'est habituellement qu'elle est près de dépasser sa maturité. Si elle gauchit beaucoup, cela est signe d'une surcuisson.

Réuni dans la même photo ci-bas, les plaques test des différentes argiles locales ainsi que la pâte L-4170, recette composée de 80% de Redart et de 20% de ball clay. Il s'agit d'une recette de barbotine de coulage à la base, dont j'ai omis le Darvan pour faire une pâte. Toutes les plaques ont été cuites à cône 04 (colonne de gauche), cône 2 (au centre) et cône 6 (au bout à droite).

Cône 04
L'argile de Kamouraska 100 maille a un taux d'absorption de 0% et un pourcentage de retrait de 17%. À 40 M, cette même argile a un taux d'absorption de 0,375% et un taux de retrait de 16,5%. Les deux gauchissent légèrement.

L'argile de Limoilou elle a un taux d'absorption de 8,385% et un pourcentage de retrait de 11%. Vu son taux d'absorption élevé, j'estime qu'elle pourrait cuire à une température un peu plus élevée. Elle a un gauchissement très léger.

L-4170 et L-4170 avec un ajout de 5% de chamotte ont un taux d'absorption de 6,577% et de 6,265%, et un taux de retrait de 10%.

Cône 2
Les argiles de Kamouraska et de Limoilou ont gauchit énormément et semblent vitrifiées, donc je n'ai pas évalué le retrait ni le taux d'absorption.

L-4170 et L-4170 avec un ajout de 5% de chamotte ont un taux d'absorption de 2,2% et de 2,37%, et un taux de retrait de 12,5%. Le gauchissement est léger.

Cône 6
L-4170 et L-4170 avec un ajout de 5% de chamotte ont un taux d'absorption de 0%, et un taux de retrait de 13,5%. Elles gauchissent toutes deux.

Les argiles de Kamouraska et de Limoilou sont complètement surcuites à cette température. L'argile de Limoilou s'est repliée et fusionnée sur elle-même alors que l'argile de Kamouraska avait commencé à gonflé, et s'est aussi affaissée, donc je ne les ai pas inclus dans la photo avec les autres.

Le développement d'une pâte céramique

Comme je désirais tester le recyclage de mes rebuts céramiques en les intégrant dans une recette de pâte, j'ai décidé de faire un laboratoire triaxial, mais cette fois à intervalles de 25%, pour tester le mélange des rebuts avec de l'argile locale. Comme les rebuts céramiques (60 mailles) n'offrent aucune plasticité, j'ai cru bon ajouter du ball clay.

Le mélange A (en haut) est donc constitué de 50% de ball clay et de 50% de rebuts céramiques. B (en bas à gauche) est constitué de 100% d'argile locale, alors que C (en bas à droite) est constitué de 50% de rebuts céramiques et de 50% d'argile locale. J'ai utilisée l'argile de Kamouraska à 100 mailles pour ce laboratoire.

J'ai donc préparé 200 g de chacun des mélanges A, B et C, et je les ai mélangé avec de l'eau pour obtenir une barbotine que j'ai ensuite fait durcir sur un plâtre pour obtenir la consistance désirée. J'ai ensuite fait mes mélanges par pétrissage. J'aurais aussi pu mesurer et peser chaque test à sec, et suivre la même procédure.

Comme je désirais tester les cuissons à 3 températures différentes, pour ne pas utiliser trop de matière pour rien, j'ai décidé de faire des tessons en forme de pastille (plutôt que des plaques test). Je pouvais donc faire mes 3 tests avec 200 g de matière.
À la différence d'un triaxial de glaçure, je pouvais déjà faire un test très important avant la cuisson, soit celui de la plasticité.

Les mélanges A et C présentaient une sérieuse carence en plasticité, alors que le mélange A (100% argile locale) avait une excellente plasticité.

Une fois tous mes mélanges prêts, j'ai pu noter que les numéros 4, 7, 8, 11 et 12 étaient ceux qui offraient la meilleure plasticité. Avant même d'avoir cuit ce laboratoire, je savais donc déjà que je poursuivrais mes recherches plus tard avec l'une de ces 5 recettes.

Cône 6
À ce point-ci, mes recherches de glaçures n'ayant pas été concluantes à basse température, j'avais déjà décidé de poursuivre mes recherches à cône 6. Comme les numéro 11 et 12 étaient clairement surcuits, et que les numéro 7 et 8 semblaient vouloir boursoufler, ce qui indique un début de surcuisson, j'ai choisi d'y aller avec le numéro 4 pour la suite.

Cône 2
Bien que je n'allais pas poursuivre les recherches à cette température à ce moment, le résultats 7 et 8 me semblent concluants à cône 2 et j'y reviendrai assurément plus tard.

Cône 04
À comparer avec les résultats obtenus à cône 6 et à cône 2, j'aurais tendance à dire que les résultats 7, 8, 11 et 12 pourraient être à investiguer davantage à cette température.

La suite, dans une prochaine publication!

RÉFÉRENCES :
Matériaux du céramiste québécois : argiles et minéraux à glaçures, Julien G. Cloutier, 1985. 
Wild Clay, Matt Levy, Takuro Shibata, Hitomi Shibata, 2022
Technologie des matériaux céramiques, Mimi L. Belleau, 2017
La poterie et la céramique au Québec, J. Blais, 2009

Cindy Labrecque tient à remercier le Conseil des arts et des lettres du Québec pour son soutien financier qui a permis la réalisation de ce projet.

1 commentaire

bonjour,
félicitations pour la présentation explicite de votre recherche sur les argiles communes; en ajout aux sources documentaires il y a eu un développement de la recherche effectuée par le Centre de recherche céramique au CRIQ dans les années 85 à Québec concernant les argiles locales et les possibilités de transformation pour usage éventuel. Nous avions à l’époque travaillé sur les argiles des Iles de la Madeleine, Lac St-Jean et autres. Voir si c’est disponible auprès du département céramique ou dans les archives pour plus d’infos.

Lemire Michel 12 février 2026

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