Écoconception et prototypage - partie I
Selon l'Office québécoise de la langue française, l'écoconception se définit comme suit :
Conception de produits ou de procédés caractérisée par le souci de réduire ou de prévenir les impacts environnementaux tout au long de leur cycle de vie.
Il s'agit donc, dès la conception d'un objet ou d'une œuvre, d'avoir pour objectif de consommer le moins de ressources possibles, et en tenant en compte sa fin de vie... d'où mon intérêt pour le recyclage de la céramique! La diminution de la température de cuisson, la monocuisson, et l'utilisation de matières locales sont toutes des façons de rendre ma pratique plus écoresponsable que je désirais explorer.
Dès que j'ai commencé à développer ce projet, c'était clair pour moi que c'était l'occasion idéale de sortir de ma zone de confort au niveau technique, et pousser mon exploration du façonnage. J'ai essayé plusieurs techniques différentes lorsque j'étais aux études, mais c'est vraiment le tournage qui m'intéressait le plus.

Photo: Jay Kearney
Aujourd'hui, et depuis de nombreuses années, presque toute ma production est tournée, par conséquent je travaille principalement au tour. Comme je fais surtout de la production utilitaire en série, le tournage m'est toujours apparu comme la technique la plus efficace pour arriver à mes fins... Et, détail qui pèse lourd dans la balance, j'adore tourner ;)

Photo: Jay Kearney
Je fais également un peu de coulage, mais pour produire mes huiliers et mes pots à sirop d'érable seulement, comme il s'agit de pièces qui sont plus complexes à produire par tournage. Avec le temps, je réalise à quel point il est important de varier ses tâches dans l'atelier, afin d'éviter de passer des journées entières dans la même position. Ainsi, varier les techniques est clairement bénéfique. Je crois aussi que chaque objet a sa technique pour être fabriqué de manière optimale.

J'avais réalisé une série de plateaux il y a presque 10 ans de cela pour une exposition, tous en plaques molles, déposées dans des moules en creux : cette technique me permettait de travailler le décor à plat avant de donner la forme à la pièce.

Errances nostalgiques, vue d'exposition, Musée Marius-Barbeau, Saint-Joseph-de-Beauce, 2018.
Et même qu'il y a près de 20 ans, c'est encore par façonnage à la plaque que j'avais créé les premiers plateaux de ma série URBAINE.

Tout ça pour dire que bien que le façonnage soit revenu sporadiquement dans ma pratique à quelques occasions, c'est une technique que j'apprécie mais qui ne s'est jamais intégré à ma production régulière...
Bref, je n'avais pas encore amorcé mes recherches du côté du développement d'une pâte céramique intégrant mes rebuts que j'ai eu une rencontre avec un client restaurateur qui désirait de nouvelles pièces de céramique pour son établissement. Comme l'esthétique qu'il recherchait concordait parfaitement avec la vision que j'avais pour mes futurs prototypes, mais que leur échéancier ne me permettait pas d'attendre d'avoir développé une pâte céramique originale prête pour la production, j'ai décidé d'amorcer le prototypage avec de l'argile commerciale dans laquelle j'intégrerais mes rebuts céramiques sous forme de chamotte. C'est un début!

Dans mon billet de blogue sur le recyclage de la céramique, j'ai expliqué que j'avais testé différentes granulométries de chamotte de rebuts céramiques, et différentes quantités de chamotte dans ma pâte. Je savais donc que j'irais pour une quantité de 5 à 10% de chamotte. J'ai fait un premier test avec une chamotte de granulométries variées et je n'étais pas convaincue du résultat alors j'y suis plutôt allée pour une chamotte 40-59 mailles. J'ai remarqué que d'humidifier légèrement la chamotte aide beaucoup à son intégration dans la pâte par pétrissage et vient palier à la perte de la plasticité que la chamotte peut engendrer (particulièrement s'il s'agit d'une chamotte de rebuts céramiques dégourdis seulement, car elle est très poussiéreuse : j'ai même lavé la chamotte à quelque reprises pour la débarrasser des particules les plus fines et conserver seulement celles de la granulométrie désirée).
Comme mon client désirait des plateaux en priorité, j'ai commencé par imaginer des formes allongées. Je voulais une forme organique, irrégulière, qui met en valeur la matière. Au départ, j'avais pensé faire des moules en creux en plâtre, mais à bien y penser, j'avais peur que cela me contraigne trop tôt dans le projet. Et puis aussi, moule en bosse, ou moule en creux? Je n'arrivais pas à me décider... De toutes les façons, les moules de plâtre prennent beaucoup d'espace dans l'atelier et sont lourds à manipuler... Ça reste des points importants à considérer dès le départ, de s'imaginer ce que ce sera lorsque l'objet se retrouvera en production...
J'ai une approche plutôt minimaliste en général : j'aime utiliser le moins d'outils possible, et le tour me permet cela. J'ai donc fait un premier prototype de plateau à plat, en relevant tout simplement les bords pour former le marli, mais dès le départ je n'étais pas convaincue du résultat. De plus, la forme plate semblait créer de la tension dans la pièce ce qui l'a amené à se déformer légèrement et à être moins stable.

Je tergiversais encore à savoir si j'irais pour la bosse ou le creux lorsque je me suis rappelée de tous ces plateaux que j'avais fait il y a quelques années, et qui dormaient dans des boîtes à la cave : pourquoi je ne m'en servirais pas comme moules en creux pour donner la forme voulu à mes plateaux? Et c'est exactement ce que j'ai fait! J'en avais plusieurs dizaines, très similaires, donc parfait pour une future production. Et contrairement à des moules en plâtre, ces plateaux récupérés s'empilent très bien, ce qui évite d'embourber mon espace lorsque je n'en ai pas besoin. Ça peut avoir l'air drôle de récupérer ses propres projets de la sorte, mais honnêtement, j'étais juste contente d'enfin avoir trouvé une utilité à ces pièces qui traînaient dans un coin depuis des années... J'ai donc fait 2 autres prototypes de styles différents, en creux finalement. Plaque molle, et moule en creux, je ne sais pas pourquoi, mais j'y reviens toujours! Après la finition, il était maintenant temps de passer à l'émaillage.

L'émaillage sur cru et la monocuisson
Comme les cuissons sont responsables de la majorité de l'empreinte carbone d'une céramique (avec le transport), la monocuisson apparaît comme l'alternative évidente. Comme son nom l'indique, il s'agit de faire une seule cuisson, directement à maturité, donc d'éliminer la cuisson dégourdi. Par conséquent, cela implique d'émailler sur cru... Et ça, je n'avais pas vraiment d'expérience, du moins pas pour la réalisation de pièces utilitaires.
J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver sur le sujet, car honnêtement, ça me stressait : contrairement à une pièce biscuitée qu'on peut tout simplement laver si on rate l'émaillage, une pièce crue est très fragile et c'est facile de carrément la détruire si on rate son coup...! J'ai aussi lu des informations contradictoires d'une source à l'autre, donc disons que mon niveau de stress au moment d'entreprendre l'émaillage était plutôt élevé!
Comme je n'étais pas arrivée encore à développer une glaçure satisfaisante, j'ai utilisé mes 2 glaçures recyclées pour l'émaillage.
J'avais lu quelque part qu'il était possible d'émailler une pièce encore humide, alors qu'ailleurs on recommandait que la pièce soit bien sèche... Dans mon cas, j'ai malheureusement détruit mon premier prototype en l'émaillant à consistance cuir : il s'est retrouvé gorgé d'eau et dans les secondes qui ont suivies, s'est fissuré à la lèvre à 4 endroits... Je vous confirme donc, même si j'étais pleine d’appréhension au départ, que j'ai émaillé mes autres prototypes lorsqu'ils étaient bien secs et qu'ils n'ont pas craqué... ouf! J'ai émaillé par versage, assez rapidement, par contre pour éviter d'en mettre trop épais...

Il faut savoir que j'ai sans doute eu de la chance car mes glaçures ont sommes toutes plutôt bien fonctionné sur cru. Je les ai utilisé à la même densité relative que d'habitude. Le seul bémol est qu'aux endroits où mes glaçures se superposaient, ces dernières avaient tendances à se retirer, signe qu'il y avait probablement trop épais de glaçures. C'était déjà visible après l'émaillage : au séchage, de petites craques en croix irrégulières se formaient à certains endroits.
J'ai réussi à régler le problème en ajoutant de la gomme CMC à la glaçure qui se trouvait en dessous (la glaçure verte sur le plateau central dans la photo ci-bas). Pour ce faire, j'ai ajouté 7% de gomme à de l'eau bouillante en mélangeant bien avec un pied mélangeur, puis j'ai laissé refroidir. Il en résulte un liquide très épais, mais qu'il est possible d'intégrer aux glaçures en mélangeant bien. Pour ma part, j'utilise 25 ml de solution de gomme CMC à 7% par kilo de glaçure liquide. La gomme CMC vient rendre la glaçure plus dure au séchage, et augmente son adhésion au tesson. Je n'ai pas ajouté de gomme à la glaçure beige pour conserver l'effet de superposition.


La viscosité est très importante lorsqu'on émaille sur cru : une glaçure trop liquide ne s'appliquera pas en couche assez épaisse et sera matte et rêche après cuisson. Il est donc possible que des ajustements soient nécessaires. Par exemple, pour augmenter la viscosité d'une glaçure, on peut ajouter un solution de sel d'Epsom (pour ma part, je dissous environ 1 c. à soupe de sel d'Epsom pour 100 ml d'eau chaude : j'ajoute la solution refroidie en petite quantité jusqu'à l'obtention de la viscosité désirée). J'ai aussi lu qu'il était recommandé de mettre le moins d'eau possible dans la glaçure, et de mettre du Darvan, un déflocculant, au besoin pour réduire la viscosité. J'utilisais déjà du Darvan à l'occasion pour ajuster la viscosité de mes glaçures régulières, et cela fonctionne très bien.
J'avais lu que la gomme CMC en ralentissant le séchage, était une composante importante dans les glaçures conçues pour être appliquées au pinceau. Et l'émaillage au pinceau m'apparaissait comme un alternative intéressante pour émailler sur cru, vu la fragilité des pièces. J'ai donc fait un test avec une glaçure blanche lustrée à laquelle j'avais ajouté de la gomme CMC, ainsi qu'une glaçure satinée beige à laquelle j'ai fait le même ajout. Le résultat est correcte mais sans plus pour la pièce blanche. Pour la pièce beige, comme vous pouvez voir, les traits de pinceaux restent bien visibles. De plus, je dois dire que je n'ai eu aucun plaisir à émailler au pinceau : en plus d'être long comme procédé, la glaçure demeure inégale... Bref, je voulais le tester, mais clairement ce n'est pas une technique d'émaillage que je vais réutiliser.



Sommes toute, je m'en suis bien tiré en émaillant par versage. Cependant, je conçois que d'émailler sur cru peut impliquer de changer ses techniques d'émaillage, car il n'est pas toujours possible de procéder comme pour l'émaillage d'une pièce dégourdi. Dans mon cas, ma production régulière est dégourdie et émaillée à la pince par trempage ensuite : il était clair que je ne pourrais pas procéder de la même façon sur cru. Comme je voulais cuire mes prototypes en monocuisson, j'ai commencé à réfléchir à l'émaillage de mes pièces dès la conception, et vu les restrictions de ce type d'émaillage, je crois que c'est la chose à faire.
La vaporisation serait possiblement la meilleure technique pour émailler sur cru. Comme je n'ai toutefois pas cet équipement, ce n'est pas une possibilité pour moi présentement.
Pour ce qui est de la cuisson, comme la monocuisson combine à la fois la cuisson dégourdi et la cuisson émail, il est important d'y aller un peu plus lentement que pour une cuisson émail habituelle. Je vous partage le programme de cuisson que j'ai utilisé, qui combine les recommandations de différentes sources, adapté à mes besoins, soit le ralentissement de la montée à partir de 850 degrés Celsius, et un nappage à plus basse température à la fin. J'ai fait un programme plus lent au préalable, mais la durée de cuisson était de près de 22 heures, ce que je trouvais excessif. J'ai donc accéléré les segments et dépendant du préchauffage et de l'enfournement, la cuisson a une durée moyenne de 17 à 19 heures.

Les vases
Au cours de mes recherches de glaçures, j'en ai découvert de nombreuses qui me plaisaient mais qui ne pourraient pas convenir pour de la vaisselle car elles sont étaient soit trop mattes, tressaillaient, présentaient des trous d'épingles, etc. Cependant, lorsqu'on fait des pièces décoratives, l'univers des possibles est beaucoup plus vaste! J'ai donc profité de l'exposition-concours dans le cadre de l'événement Carac'terre comme prétexte à explorer la conception de vases : pièces à la fois utilitaires et décoratives, les vases sont pour moi le terrain de jeu parfait!
Comme mon but était d'expérimenter le façonnage comme technique, j'ai utilisé un grès chamotté commercial que j'avais sous la main. Je me suis servis de bols comme moules en creux pour la base. J'ai fait un premier prototypes en réunissant simplement 2 bols façonnées à consistance cuir pour faire un vase.

J'ai ensuite travaillé les autres prototypes en faisant une base à la plaque dans un moule en creux, et en refermant le reste des formes par colombinage.
Pour l'émaillage, j'ai utilisé ma glaçure noire satinée pour les intérieurs. J'ai encore une fois vu l'importance de bien faire sécher les pièces complètement avant l'émaillage, car le simple fait qu'il restait un peu d'humidité dans le fond de mon premier prototype a eu comme résultat un émaillage trop mince, et une texture rêche.
Pour l'extérieur, j'ai choisi une sélection de glaçures qui ne convenaient pas pour de la vaisselle, dont une aux cendres très tressaillée. J'ai aussi choisi de travailler avec de l'argile locale comme engobe (que j'ai appliqué au pinceau), et d'intégrer une de mes glaçures récupérées. Pour l'émaillage, j'ai procédé par versage.

Échantillons des glaçures sélectionnées pour les prototypes de vases.



J'ai pu constater les limites de la superposition des glaçures lorsqu'à la troisième couche, une plaque de glaçures s'est décollée du vase...! Mais le résultat final m'a bien plus...

Comme il y a avait beaucoup de glaçures, il y a malheureusement eu des coulées, qui ont fusionné la pièce sur la petite plaque sur laquelle je l'ai fait cuire. De plus, le fait d'avoir émaillé sur cru a fait craquer le joint central du vase. Bref, ce n'est pas un pièce présentable, mais c'est un prototype qui est pour moi riche en apprentissage, et c'est tout aussi, sinon plus important encore ;)
Pour la série de 3 vases, j'ai aussi fait des décors d'argile locale à la poire, qui ont réagit de façon intéressante avec ma glaçure récupérée. Comme ces pièces sont sorties du four sans défauts, j'ai pu les présenter à l'exposition Carac'terre tel que prévu.


Enfin, il y avait aussi ce petit vase, que j'ai pensé détruire en cours de route à cause de sa forme trop différente des autres. C'était ma première tentative, et dans mon cas, elles sont rarement fructueuses... Mais j'ai finalement décidé d'essayer un traitement de surface différent, soit une barbotine craquelée, en plus de l'argile locale en engobe et une glaçure aux cendres translucide... J'aime bien le résultat finalement!



Conclusion
Cette première série de prototypes a été très riche en apprentissage pour moi! Le façonnage de plateaux et d'assiettes à la plaque est assurément une technique que je vais poursuivre. Pour les pièces en hauteur par contre, j'ai trouvé difficile de contrôler l'épaisseur des parois, et les pièces finales sont plutôt lourdes. Aussi, j'ai trouvé le façonnage au colombin plus long et ardu que j'aurais pensé. J'avais aussi beaucoup de finition à faire. En somme, j'ai apprécié l'expérience, mais il ne s'agit pas d'une technique que je conçois intégrer à ma production vu le temps qu'elle exige.
Cette série de prototypes étant faite, c'est au développement d'une pâte céramique que je me suis ensuite attaquée... La suite bientôt!
Cindy Labrecque tient à remercier le Conseil des arts et des lettres du Québec pour son soutien financier qui a permis la réalisation de ce projet.
