DES GLAÇURES RECYCLÉES

Comme j'en ai déjà parlé précédemment, une des premières choses que j'ai cherché à faire en amorçant une démarche en écoresponsabilité a été d'essayer de poser le plus rapidement possible de petites actions concrètes. Aussi, je me suis donnée comme objectif de faire le maximum avec ce que j'avais déjà sous la main... ce qui inclus mes propres rebuts!

Après une série de laboratoires, j'ai réussi en 2024 à mettre au point une première glaçure recyclée, faite à 85% de matériaux récupérés. C'est cette glaçure que j'ai utilisée dans le cadre de mon partenariat avec Nature Québec, pour la campagne Caribou, je t'aime! Bien qu'il s'agisse d'une édition limitée, cette dernière est toujours disponible en exclusivité sur notre boutique en ligne.

En poursuivant mes recherches, j'ai remarqué que l'ajout de certaines matières donnaient des résultats relativement similaires d'une batch à l'autre. C'est ainsi qu'en 2025, j'ai eu le bonheur de lancer deux nouvelles glaçures recyclées : un vert doux et un beige moucheté. Vu la nature variable des rebuts, ces glaçures ne seront jamais parfaitement identiques d'une cuisson à l'autre, ni même d'une pièce à l'autre... Ce qui les rend d'autant plus uniques et intéressantes à mon avis!

Utiliser mes rebuts d'émaillage me permet à la fois de réduire les déchets générés par ma production, ainsi que ma consommation de matières premières vierges, pour en arriver à de nouvelles glaçures plus écologiques.

Que vous soyez vous-même céramiste, professionnel ou amateur, ou que vous soyez tout simplement curieux de connaître les différentes étapes qui permettent d'arriver à créer des glaçures recyclées, il me fait plaisir de vous partager en détails mon processus pour en arriver à ces fameuses glaçures.

Gérer ses rebuts et son eau
Pour moi, tout part d'une bonne gestion des rebuts de manière générale dans l'atelier. Et comme vous pourrez le constater, la gestion des rebuts va également de paire avec la gestion de l'eau. Dans mon atelier, il y a 3 catégories principales de résidus de production :

-Les rebuts d'argile (ce qui inclus tous les résidus de la production au tour ou par façonnage : l'eau/barbotine de tournage, les retailles de tournassage, etc.);
-Les rebuts de coulage (les retailles de démoulage, l'eau de nettoyage des moules et des surfaces, etc.);
-Les rebuts d'émaillage (eau de lavage des pièces émaillées, résidus de glaçures, etc.).

Pour chaque type de résidus, j'ai un système de sceaux (2 ou plus) pour faire décanter les rebuts et récupérer l'eau. Je mets tout dans le premier sceau et éventuellement (généralement après 12 heures, mais parfois plus si les matières sont très fines et restent en suspension longtemps), les sédiments se déposent au fond et je peux réutiliser l'eau à la surface, ou encore la transférer dans un 2e sceau dans laquelle je la laisserai reposer plus longtemps. Plus les particules sont fines, plus la décantation est longue.

L'argile se récupère facilement sans faire d'ajustements. Pour se faire, il s'agit simplement de faire durcir la barbotine sur des plâtres qui absorberont l'excédent d'eau. Une fois la consistance désirée atteinte, il n'y a plus qu'à la battre et à la pétrir manuellement pour la rendre bien uniforme. 

Pour ma part, j'utilise une boudineuse, qui est en fait un malaxeur avec un déaérateur, qui me facilite la tâche. Je récupère ainsi mon argile principale depuis plusieurs années. Je récupère chaque type de pâte séparément afin d'en préserver les propriétés.

J'ai toutefois remarqué que mon argile recyclée à la boudineuse avait tendance à perdre en plasticité. La solution que j'ai trouvé (sur le site de Digitalfire) a été de faire l'ajout d'une pâte composée de 50% de bentonite et de 50% de ball clay. Un ajout de 5% de ce mélange me permet de regagner la plasticité perdue. Fait intriguant: c'est un problème que j'ai remarqué pour l'argile que je récupère à la boudineuse seulement. L'argile que je récupère à la main elle ne semble perdre aucune plasticité. J'ignore la raison, mais si vous savez, n'hésitez pas à me partager votre réponse ou hypothèse en commentaire!

Pour la barbotine de coulage, il peut y avoir un peu plus d'ajustements à faire pour obtenir la bonne densité et la bonne viscosité, tout dépendant de la barbotine. Il s'agit d'un procédé qui se fait somme toute facilement et qui est bien expliqué dans le livre Technologie des matériaux céramiques de Mimi Belleau. L'idéal est simplement de garder ses retailles et les faire sécher pour pouvoir ensuite les retransformer en barbotine en ajoutant 38 à 40% eau. Après avoir mélangé et tamisé le tout, on ajuste la densité relative en ajoutant de l'eau au besoin. L'ajout d'un déflocculant peut être nécessaire pour ajuster la viscosité. Chaque barbotine de coulage a sa densité relative et sa viscosité idéale,  il s'agit simplement de s'informer au fabricant.

Pour ce qui est des résidus de glaçures, il est impressionnant de constater après une journée d'émaillage, la quantité de matière qui se retrouve au fond de nos chaudières...! À mettre tout ça ensemble, récupérer l'eau, c'est éventuellement plusieurs kilos de matières qui s'accumulent ainsi chaque année... Lorsque ma chaudière de sédiments est à plus de la moitié, je laisse les résidus se déshydrater tranquillement directement dans le sceau en plaçant ce dernier dans la salle des fours. Au bout de quelques semaines ou mois, j'obtiens un gros bloc de matière sèche, que je vais concasser en morceaux pour pouvoir l'entreposer dans un sac jusqu'à ce que j'en aie besoin. L'avantage de cette méthode, c'est qu'elle élimine aussi les mauvaises odeurs dues aux bactéries qui peuvent se développer dans les résidus liquides avec le temps.

Tester et ajuster ses glaçures recyclées
Dans mon atelier, j'utilise la même base pour toutes mes glaçures. C'était au départ pour me simplifier la vie, et avoir besoin d'entreposer une moins grande variété de matières premières. Mais un autre avantage majeur est que mes rebuts d'émaillage m'offre une certaine constance, et que j'ai une bonne idée de leur composition. Si je teste mes rebuts tel quel à cône 6, le résultat est souvent mat.

J'en conclus que comme des résidus d'argile finissent toujours par se retrouver mélanger aux rebuts de glaçures par le simple fait de nettoyer nos surfaces et de récupérer cette eau avec les rebuts de glaçures, le surplus d'alumine augmente forcément le point de fusion. De plus, les résidus ont souvent une viscosité élevée, malgré une densité relative plutôt basse, ce qui est cohérent avec ma théorie.

Par conséquent, pour abaisser le point de fusion de mes rebuts, je fais un simplement laboratoire triaxial pour tester l'ajout de silice et de fritte. Comme vous pouvez le constater, plusieurs résultats sont intéressants.

Pour ce qui est des ajouts d'oxydes et de pigments pour modifier la coloration de mes glaçures rebuts, je connais maintenant les meilleures combinaisons après avoir passé plusieurs années à tester l'ajout de diverses matières à ma base de glaçure actuelle. Bien que mes glaçures rebuts soient le résultat du mélange de différentes glaçures dans des proportions variables, il demeure que tout ce travail de recherche passé m'aide grandement à m'orienter dans mes choix.

Enfin, pour chaque nouvelle glaçure recyclée, j'effectue trois tests pour m'assurer de sa durabilité :

-Le test chaud/froid, qui me révélera si la glaçure tressaille ou non (BWIW test ou IWCT test);
-Le test de résistance aux acides, avec du citron (ou du vinaigre, mais le citron serait préférable comme il est plus acide. Voir cet article pour en savoir plus), qui m'assurera de la stabilité de la glaçure;
-Le test de résistance aux marques d'ustensiles, avec un couteau.

Si la glaçure répond bien à ces 3 tests, voilà! J'ai une nouvelle glaçure recyclée prête à être utilisée en production!

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