LES GLAÇURES AUX CENDRES – PARTIE II

Parmi les recettes de glaçures que j'ai testé précédemment, j'ai sélectionné celles qui me semblaient les plus intéressantes et j'ai entrepris de les modifier pour corriger certains défauts. Certaines présentaient du tressaillage, d'autres des coulées. Les trous d'épingles sont aussi un défaut que j'ai remarqué sur quelques tessons.

Je me suis servie du site Glazy.org pour tenter certains ajustement. Bien qu'il s'agisse d'une matière dont la composition peut varier, la cendre de bois figure bien parmi la liste des matières premières sur le site. Je me suis tout de même servi de ces informations pour essayer de comprendre comment corriger les lacunes des glaçures que j'avais testé, en gardant bien en tête que l'idée était d'utiliser ces informations pour me donner des pistes d'amélioration possible.

Je me suis donc référé à la formule chimique de chaque glaçure pour voir où cette dernière se situe dans la charte des formules limites Stull (Stull Chart). Cette charte n'est pas non plus une règle absolue, car il existe bien des glaçures stables en dehors des limites. De plus, la charte ne situe la glaçure qu'en fonction de sa teneur en silice et en alumine, sans tenir compte de la température de cuisson de la glaçure. Cependant, encore là, pour moi le but de l'exercice est d'orienter mes recherches, voir si quelque chose n'attirerait pas mon attention, ou sortirait spécialement de l'ordinaire.

Les limites maximales pour les fondants varient selon la température de cuisson. Pour en savoir plus, je vous recommande le livre Science for Potters de Linda Bloomfield qui détaille les quantités maximales par fondant selon les températures de cuisson. Un ratio alumine/silice de 7 et + devrait résulter en une glaçure lustrée (si elle est matte, c'est que la glaçure est sous-cuite). La formule chimique de la glaçure devrait contenir un minimum de 3.0 de silice, et entre 0.35 et 0.4 d'alumine (Mastering Cone 6 Glazes par John Hesselberth and Ron Roy).

Le tressaillage
Pour avoir une glaçure qui soit durable, cette dernière doit être lisse, bien vitrifiée, résistante aux marques, aux acides... et ne pas tressailler! Il faut savoir que compte tenu de leur haute teneur en sodium et en potassium, les glaçures au cendres sont enclines au tressaillage : vous savez ce petit réseau de craquelures très fines qui peut apparaître au fil du temps sur une céramique? Disons que ce n'est pas souhaitable, car le tressaillage peut carrément affaiblir la pièce et la rendre moins résistante... en plus d'offrir un lieu propice au développement de bactéries! Le tressaillage demeure un sujet à débat, et tous les céramistes ne sont pas forcément d'accord qu'il s'agisse d'un défaut à éviter absolument. Après tout, il est très commun sur les céramiques asiatiques : il s'agit même d'une esthétique qui peut être recherchée. Cependant, comme plusieurs céramistes occidentaux, puisque je désire offrir des créations qui soit durables et sécuritaires, je suis de celles qui voient davantage le tressaillage comme un défaut à éviter sur mes pièces utilitaires... mais sur des pièces décoratives par contre, pourquoi pas!

Parfois, le tressaillage est bien visible : c'est le cas pour les glaçures translucides que j'ai testé. D'autres fois, lorsqu'une glaçure est opaque, c'est moins évident. Appliquer de l'encre de Chine au pinceau sur le tesson, et enlever immédiatement le surplus avec un mouchoir ou un linge saura immanquablement révéler si la glaçure tressaille ou non. C'est un test que j'ai fait sur tous mes tessons dont je ne pouvais déceler le tressaillage à l'oeil nu.

À l'oeil  nu, il m'était impossible de déceler la moindre trace de tressaillage sur ce tesson... et pourtant!

Les coulées
Pour ce qui est des coulées, cela arrive fréquemment dans les glaçures au cendres et peuvent même être un effet recherché... Ce n'est toutefois pas mon cas ;) Les coulées sont généralement dues à un manque d'alumine, donc l'ajout de kaolin peut facilement corriger le tout.

Les trous d'épingles
Pour ce qui est des trous d'épingles, John Britt y a d'ailleurs consacré une publication en entier, qui est disponible sur son site web. C'est pour dire comme il s'agit d'un sujet complexe! Pour faire bref, les trous d'épingles dans les glaçures peuvent être causés par la pâte céramique utilisée, la glaçure, la cuisson... ou pire, par un mélange de tout ça!

Pour ma part, il s'agit d'un défaut pour lequel j'ai très peu de tolérance, comme seulement un ou deux trous d'épingles peuvent être très apparents (et à mon avis dérangeants) sur les pièces de ma production régulière : le côté négatif du minimalisme, c'est qu'il n'y a nulle part où se cacher! ;) Bref, c'était déjà un problème que je rencontrais de temps à autre, qui était gérable, mais qui s'est accentué lorsque j'ai changé de pâte... Après avoir cherché des solutions, j'ai découvert, grâce au livre Ash Glazes de Phil Rogers, qu'une façon d'éviter les trous d'épingles est de ralentir la cuisson entre 850 et 1000 degrés Celsius, afin de permettre une meilleure évacuation des gaz. J'ai donc ajusté mon programme de cuisson et j'ai vu une nette amélioration! Je vous partage d'ailleurs mon nouveau programme de cuisson ici :

La seule modification par rapport à mon programme précédent a été de faire terminer le segment #2 à 850 degrés Celsius au lieu de 1094. Cela a évidemment comme conséquence de rallonger un peu la cuisson... et qui dit cuisson plus longue, dit plus grande consommation d'électricité aussi! Dans l'idéal, je ferais les cuissons les plus rapides possibles. Cependant, dans la réalité, cela me causerait davantage de défauts dans mes glaçures... Tout ça pour dire que, même si on s'engage à améliorer ses processus et rendre sa pratique plus écoresponsable, il arrive des moments où les compromis sont inévitables: pour moi, cette réalité avec les cuissons en est un bon exemple!

Enfin, pour en revenir aux trous d'épingle, l'argile utilisée peut aussi être en cause : mon problème s'est aggravé significativement lorsque j'ai commencé à utiliser un grès blanc plutôt que de la porcelaine. Comme le grès contient du ball clay, qui lui contient davantage d'impureté que le kaolin (utilisé dans la porcelaine), plus de gaz s'échapperaient à la cuisson du grès, causant ainsi des trous d'épingles...! Inutile de dire que le problème s'est réglé de lui-même lorsque je suis retournée vers la porcelaine...

Au départ, si j'ai décidé de tester des glaçures aux cendres existantes, plutôt que de me lancer immédiatement dans les exercices de laboratoire complexes pour développer mes propres glaçures, c'est qu'encore là, dans le cadre de ma démarche en écoresponsabilité, j'aime essayer des pistes de solution qui pourraient me permettre de faire un changement à court terme. En testant différentes recettes existantes, il y a toujours la possibilité d'avoir de la chance et de tomber sur quelque chose qui fonctionne. En toute transparence, j'aurais bien aimé pouvoir trouver une alternative à ma glaçure blanche qui me sert pour la majorité de ma production... Malheureusement, pas de chance au premier tour! Cependant, j'ai vu du potentiel dans certaines glaçures, d'où ma décision de tester quelques ajustements, au cas où je découvrirais quelque chose d'intéressant...

Voici donc les différentes modifications que j'ai testé :

MARTELL NUKA I
La recette que j'ai le plus retravaillé! La première version coulait, donc j'ai augmenté l'alumine dans la V2. J'ai aussi testé la glaçure sans opacifiant, et avec différents opacifiants (5% de rutile, 5% de dioxyde de titane et 5% de zircopax).

Pour ne pas gaspiller de restes de glaçure, j'ai toutefois commis une erreur en ne mettant pas ma glaçure à 100%, et en ajoutant tout simplement de l'EPK (V3-2). Cela a eu pour effet de diminuer le pourcentage d'opacifiant. J'ai corrigé le tout lorsque je m'en suis aperçu.

Malheureusement, toutes les versions de cette glaçure présentent du tressaillage.

Martell Nuka I (sans opacifiant, avec 5% de rutile, avec 5% de dioxyde de titane).

Martell Nuka I (sans opacifiant, avec 5% de rutile, avec 5% de dioxyde de titane).

Martell Nuka I - V2 (sans opacifiant, avec 5% de zircopax).

Martell Nuka I - V2 (sans opacifiant, avec 5% de zircopax).

Martell Nuka I - V3 (progression linéaire, ajout d'EPK 2, 4, 6, 8, 10, 15, 20, 25%).

Martell Nuka I - V3 (progression linéaire, ajout d'EPK 2, 4, 6, 8, 10, 15, 20, 25%).

Martell Nuka I - V3-2 (Dioxyde de titane ajusté sur tesson de droite).

Martell Nuka I - V3-2 (Dioxyde de titane ajusté sur tesson de droite).

Martell Nuka I - V3-3 (Dioxyde de titane ajusté sur tesson de droite).

Martell Nuka I - V3-3 (Dioxyde de titane ajusté sur tesson de droite).

Martell Nuka I - V3-4.

Martell Nuka I - V3-4.

 

NUKA LIKE ASH GLAZE

J'ai également fait un ajout d'EPK pour augmenter l'alumine dans cette recette. Je l'ai aussi testé sans opacifiant. Malheureusement, toutes les versions tressaillent aussi.

Nuka Like Ash Glaze (version originale au centre, V2 sans opacifiant à gauche, V2 avec 4% de dioxyde de titane à droite).

Nuka Like Ash Glaze (version originale au centre, V2 sans opacifiant à gauche, V2 avec 4% de dioxyde de titane à droite).

ASH ONE

Pour cette glaçure, j'ai voulu augmenter légèrement la fusion, d'où l'ajustement (V2). Il y a également des traces de tressaillage dans cette glaçure.

Ash One - V2 (sans opacifiant à gauche, avec 4% de zircopax à droite).

Ash One - V2 (sans opacifiant à gauche, avec 4% de zircopax à droite).

 

R AS NUKA II

Une dernière recette sur laquelle je suis tombée sur glazy.org que je devais absolument tester! J'ai utilisé du Custer comme feldspath.

J'ai été très étonnée de l'opacité de cette glaçure malgré l'absence d'opacifiant... Malheureusement, en plus des nombreux trous d'épingles, cette glaçure tressaille aussi.

R as Nuka II

R as Nuka II

 

En conclusion
Hélas, tous les tests que j'ai fait présentaient du tressaillage. Même les glaçures que je croyais épargnées précédemment, ne pouvant déceler le fin réseau de craquelures à l'oeil, il s'est finalement révélé lorsque j'ai fait plus tard le test à l'encre de Chine. C'est malheureusement un défaut très courant chez les glaçures aux cendres.

Même si cela peut sembler décourageant, si je ne l'avais pas essayé, je ne l'aurais pas su! C'est le genre de chose qui arrive souvent quand on cherche des glaçures en ligne ou dans les livres : même si a l'air génial en photos, les résultats peuvent varier, parfois beaucoup, et cela peut être dû à plusieurs facteurs... Dont l'argile utilisée! Comme vous avez peut-être remarqué, j'ai fait tous mes tests sur une pâte blanche, comme j'utilise pour la majorité de ma production... Me voyez-vous venir? ;) La suite et fin de cette partie de ma recherche à venir bientôt!

 

Cindy Labrecque tient à remercier le Conseil des arts et des lettres du Québec pour son soutien financier qui a permis la réalisation de ce projet.

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